(26)

“Grand-Père ? T’es là ?” fit Lisa en passant le seuil.

“Bien sûr que je suis là… Où veux-tu que je sois ?” fit le vieil homme qui était assis à la table et qui était en train d’éplucher quelques pommes de terre.

“Tu en as mis du temps… J’ai cru qu’il t’était arrivé quelque chose.”

Lisa secoua la tête.

“Non, non… Il ne m’est rien arrivé. Juste que…”

“Juste que… quoi ?”

Le vieil homme fronça les sourcils.

“Je n’aime pas quand tu prends ce ton-là, Lisa. Depuis que tu es toute petite, ce ton-là, c’est quand tu as fait une bêtise. J’espère que ce n’est pas grave. Il ne manquerait plus que cela.”

“Non, Grand-Père, et je ne suis plus une gamine, s’il te plaît, alors arrête d’anticiper comme si je l’étais encore. Laisse-moi le temps de trouver mes mots. Toi aussi, des fois, tu ne trouves pas tes mots de suite. Je ne te fais pas un procès d’intention pour autant.”

Le vieil homme souffla.

“Tu ressembles de plus en plus à ta mère…”

“A t’entendre, on dirait presque que c’est un défaut…”

“Et tu sais bien pourtant que ce n’est pas vrai. Et laisse Elisabeth en dehors de cela, s’il te plaît.”

“Ah… Parce que, maintenant, c’est moi qui ai mis Maman dans la discussion… Ce que tu peux être de mauvaise foi !”

Le vieil homme se pinça les lèvres. Elle n’avait pas tort. Mais Lisa grandissait trop vite pour lui. Il n’avait pas le temps de s’habituer. Et puis, il se faisait du souci pour elle. Avec l’âge, il savait qu’il ne serait plus en mesure de la protéger comme il avait pu le faire avec sa mère et sa grand-mère et ça, il avait du mal à l’accepter. Comment allait-il faire ? Il n’avait pas de réponse.

Lisa gromelait dans son coin en rangeant les deux trois courses qu’elle venait de rapporter de la ville. Le vieil homme souffla et se força à prendre une moue désolée.

“Bon… C’était quoi que tu voulais me dire ?”

Lisa releva la tête et leva les yeux au ciel.

“Ca m’encourage pas vraiment à t’en dire plus, tu sais…”

“Je sais.”

“Mais dans la mesure où, de toute manière, il va bien falloir que je te le dise… Nous avons un invité pour dîner.”

Le vieil homme écarquilla les yeux.

“Un invité ?”

“Je devrais dire… Des invités.”

“Des invités… De mieux en mieux… Mais qui donc ? Tes cousines, tes amies ?”

Lisa laissa passer quelques secondes.

“Un soldat et un bébé…”

“Un soldat et… Un bébé !… Seigneur…. Qu’est-ce que… Comment c’est arrivé… Euh… Non… Enfin… Ce n’est quand même pas… Le tien ?…”

Lisa regarda son grand-père d’un air exténué.

“Tu le fais exprès ? Non ?”

“Je le fais exprès… Je le fais exprès… Faire exprès de quoi… Non mais… C’est normal que je me pose des questions…. C’est un peu… Brutal comme nouvelle.”

“Mais… Il n’y a pas de nouvelles… Je ne suis pas en train de t’annoncer que j’ai invité mon homme et mon enfant… Réfléchis un peu… Tu crois que je l’aurais mis au monde comment, si cela avait été mon bébé… Je me suis absentée pendant neuf mois de la maison récemment ? Non mais, je te jure… Des fois, je me dis que cela ne tourne pas très rond dans ta tête, Grand-Père…”

“Lisa !”

“Non mais… Reconnais aussi que, pour le coup, c’est toi qui es en tort… Tu me dis que je ne suis encore qu’une gamine et toi, là, tu es en train de me sortir une énormité. Avoue que c’est pas volé.”

Lisa avait raison. Elle avait très souvent raison. Mais lui ne voulait pas que cela arrive. Même si ce n’était que pour la forme.

“Alors… Qui est cet homme ? Et surtout, pourquoi l’as-tu ramené ici… Avec son bébé ?”

Lisa se dirigea vers l’entrée et répondit :

“Tu n’auras qu’à lui demander toi-même, je doute pouvoir te faire un résumé tout de suite et en dix secondes. Je vais les faire entrer et nous discuterons de cela pendant le dîner.”

“Et je n’ai pas mon mot à dire ?” fit le vieil homme.

“Je voulais te l’accorder mais là, tu m’as énervée. Tu le sauras pour le prochain coup.”

Le ton de Lisa était sans appel. Comme sa mère. Comme sa grand-mère aussi. Le vieil homme haussa les épaules et commença à rassembler les épluchures.

(25)

— Je suis désolé, fit Tommy, je me suis emporté. J’ai très peu dormi et je ne suis pas forcément de très bonne composition dans ce genre de situation.

— Je suis désolée aussi, fut obligé de concéder Lisa, je n’ai guère mieux gérer la situation. Je crois que je n’ai pas le droit de vous traiter comme je l’ai fait. Après tout, je n’étais pas obligée de vous proposer mon aide au départ… Je n’ai pas d’exigence à vous imposer…

Les deux se regardèrent et ils finirent par sourire. Ils laissèrent cependant un silence gêné s’installer entre eux et ce fut Lisa qui finit par le briser :

— Sérieusement, que comptez-vous faire ? Je ne sais pas ce que vous avez droit de me dire ou pas, je ne connais pas les enjeux et je ne suis pas sûre de vouloir le savoir, mais… Je vais vous dire honnêtement… Je ne vois pas comment vous allez pouvoir vous en sortir tout seul. Et en tout cas, pas tout seul avec cette enfant. Je ne vous vois pas faire ce voyage jusqu’à Landecoste ainsi… Vous ne croyez pas ?

Tommy ne répondit rien mais il hochait la tête. Impossible de savoir si c’était qu’il approuvait les propos de Lisa ou bien si c’était seulement la traduction physique du fait qu’il était plongé dans ses pensées. Mais, la réalité était qu’il s’agissait un peu des deux. Il n’avait guère réfléchi à un plan, à une organisation quelconque pour atteindre l’objectif qu’on lui avait donné. Il avait obéi sans poser de questions. Cependant, il était de plus en plus évident qu’il fallait qu’il se donne un peu de temps pour prendre la meilleure des décisions.

Après quelques minutes, il finit par reprendre la parole :

— Vous pourriez peut-être m’aider…

— Et comment ?

— J’ai besoin de réfléchir encore un peu et surtout de temps pour trouver des solutions. Et en attendant, si ce n’est pas trop vous demander, je solliciterais bien votre hospitalité pour une nuit ou deux. Si vous pouvez… Et je solliciterais bien aussi votre amie pendant la même durée. Euh… soupira-t-il, croyez-vous que ce soit de l’ordre du possible ?

Lisa ne fut pas surprise de la demande. Quelque part, elle était même fière de l’avoir sentie arriver. Cependant, elle-même n’avait pas bien anticipé sur ce qu’elle pouvait apporter comme réponse. Elle était tentée de dire “oui” instinctivement mais celui qui devait avoir le dernier mot, était son grand père.

***


— Que comptez-vous faire maintenant ? demanda Aliénor à Guérald qui s’asseyait à ses côtés, une chope de bière à la main.

— Faire ce qui l’est prévu de faire, Madame. Vous emmener jusqu’à Landecoste.

Aliénor soupira.

— Je ne pense pas que cela soit une bonne idée.

Elle laissa un silence après ça. Guérald la regarda. Il observa son visage et il ne put s’empêcher de penser. Aliénor était encore jeune. Elle n’avait qu’à peine vingt ans. Tout le monde semblait l’ignorer tellement on avait l’impression qu’elle était là depuis longtemps. C’était vrai que quand elle avait hérité de son titre, elle n’avait que huit ans. Mais elle avait marqué les esprits assez tôt. Les gens telles que lui, l’avaient vite considéré comme faisant partie de leurs vies. En tant que souveraine, en tant qu’héritiaire, elle avait su grandir avec cette charge sur les épaules. En même temps qu’elle semblait fragile, elle savait se montrer ferme au besoin. Elle savait effacer les doutes de sa voix pour indiquer là où il fallait aller.

Il lui sourit et elle lui rendit son sourire.

— A quoi donc pensez-vous ? fit-elle.

— Non, rien, Madame… C’est juste que je ne sais pas trop comment me tenir par rapport à vous. Je n’ai pas votre éducation, ni votre calme, quand bien même, je suis persuadé qu’il n’existe qu’en surface. Vous êtes… Pardonnez-moi ce jugement un peu rustre… Troublante… Je ne sais pas quoi vous répondre instinctivement. C’est déstabilisant, Madame. Je ne devrais pas hésiter.

Aliénor étouffa un petit rire.

— Vous avez tort, Guérald… Il est toujours bon de douter tant qu’on n’est pas au pied du mur. Anticiper, déterminer un plan est une bonne chose mais elle ne doit pas masquer le fait qu’il faut savoir prendre compte toutes les choses qui se passent jusqu’à l’instant où il faudra faire ce choix.

— Vous êtes plus intelligente que moi, Madame. C’est pour cela que ça vous paraît plus évident à vous qu’à moi, fit-il en buvant une grande gorgée de bière.

— Ce n’est pas forcément vrai… C’est juste une histoire de prendre le temps quand il le faut et ne pas paniquer. Regardez où nous sommes, là… Nous sommes dans ce bar, nous avons réussi à nous fondre plus ou moins dans la population locale. Nous avons donc réussi à gagner un peu de temps pour réfléchir.

— Que pensez-vous faire alors, Madame ?

— Je voudrais que vous me disiez ce que vous feriez si vous étiez à la place de nos poursuivants.

Guérald acquiesça et resta silencieux une minute, le temps de rassembler ses idées.

— Sachant qu’ils nous talonnaient, je pense qu’ils savent à peu près où nous sommes. Je crois qu’ils savent que nous sommes quelque part dans ou aux abords d’Odessa. Donc, moi, je ferais ratisser la ville par des gardes en civil à notre recherche.

— Mais ?

— Mais quoi ?

— Vous ne réfléchissez qu’à seul coup d’avance, Guérald ?

— Que voulez-vous dire ?

— Ce que je veux dire, c’est que nous rechercher dans la ville d’Odessa ou à ses alentours est une première chose mais c’est ardu et fastidieux. De plus, c’est sans garantie d’aboutir…

Aliénor se tut.

— Et donc ?

— Et donc… La deuxième étape, plus importante que la première, c’est plutôt de déterminer où vont aller les fuyards… Vous ne croyez pas ?

— C’est certain, Madame. Mais c’est difficile.

— C’est difficile pour qui ? Pour eux ou pour nous ?

— Euh… Pour les deux, Madame. Pour ma part, je ne sais pas les informations dont ils disposent. Je ne sais pas, par exemple, s’ils avaient des informateurs au palais qui ont pu leur dire quel était le plan de secours que nous avons déterminé dans ce cas de figure.

— Et vous en déduisez quoi ?

Guérald regarda Aliénor dans les yeux. Elle le testait, il en était persuadé. Elle savait pertinemment ce qu’elle voulait.

— Je dois dire qu’en l’occurrence, je partirai sur le fait qu’ils connaissent notre plan.

— Et ?

— Il faut peut-être envisager l’option de ne pas se rendre à Landecoste.

Aliénor hocha la tête. Guérald lança un regard dans le vide.

— Mais pour les autres ? Si cela se trouve, ils vont suivre le plan… Et ils vont nous attendre.

Aliénor s’attendait à cette réflexion.

— Je sais. Mais eux ne sont pas l’objet des recherches. J’ai confiance. Ils passeront au travers des mailles du filet.

— Qu’allons-nous faire alors ?

Aliénor fit mine de se lever.

— Terminez votre chope, Guérald… Nous allons rebrousser chemin. Et nous allons faire en sorte que cela se sache.

— Mais…

— Pas de discussion, Soldat, c’est un ordre.

Aliénor réajusta le foulard qui couvrait ses cheveux et sortit du bar.

(24)

Manuel chevauchait en tête et Nolan le suivait à quelques mètres. Ils ne tardèrent pas à arriver sur le port.

A cette heure-ci, ce n’était pas encore la grande foule et ils se frayèrent facilement un chemin sur le quai. Les cavaliers n’étaient pas nombreux d’ordinaire à s’aventurer ici et leur présence ne manqua pas d’être remarquée. Les seuls chevaux dont le sabot résonnaient sur le pavé étaient en général ceux de la police montée locale et ce n’était guère goûté par la population des lieux.

Manuel savait cela mais en même temps, il savait aussi qu’il n’avait guère le choix. Le reste du chemin passait nécessairement par la mer, aussi dangereux cela puisse se révéler être. Il repéra une auberge située à l’extrémité du quai d’embarquement et se dirigea vers elle. L’enfant commençait à se réveiller et il n’allait pas tarder à réclamer à manger. Il fit signe à Nolan de le suivre.

Quelques minutes après, ils attachaient leurs chevaux à l’entrée de l’établissement et pénétraient rapidement à l’intérieur.

***

Manuel se dirigea droit vers le comptoir et fit signe à l’aubergiste d’approcher. L’homme qui ne paraissait pas trop enclin à aider qui que ce soit n’osa pas refuser. L’effet de l’uniforme n’y était pas pour rien. Manuel découvrit légèrement l’enfant de sorte à ce que l’aubergiste la voit et enchaîna.

— Il me faut une nourrice. Où puis-je en trouver une rapidement ?

— Euh… Je vais demander à ma femme. Elle doit connaître quelques filles pour cela.

— Je ne veux pas un nom. Je veux qu’elle me l’amène dans la demi-heure qui vient.

— Je…. Ne sais pas si…

— Vous serez payé en conséquence. Je ne plaisante pas. Il s’agit d’une urgence.

— Mais…

— Mais quoi ?

L’homme ravala ses mots. S’il avait un instant pensé à protester, le ton sans appel de Manuel avait fini de le persuader qu’il valait mieux obtempérer. Il disparut donc quelques minutes dans son arrière-boutique, puis finit par en revenir. Au regard interrogateur de Manuel, il répondit :

— Ma femme est partie la chercher. Elle ne devrait tarder.

— Tant mieux. Servez-nous une pinte chacun en attendant, fit Manuel en lâchant quelques pièces sur le dessus de comptoir.

Manuel savait qu’il n’avait pas le choix. Quitte à se faire remarquer, il fallait qu’il le fasse avec suffisamment d’aplomb pour ne pas éveiller de soupçons. Cela évitait aussi aux gens d’essayer de poser des questions auxquelles il n’avait aucunement envie de répondre. Il était perdu dans ses pensées et ce fut Nolan qui le fit revenir sur terre.

— Qu’allons-nous faire, Capitaine ? fit ce dernier en parlant à voix basse.

— Ce que nous allons faire ?

— Bah… Oui. Sauf votre respect, nous ne pouvons guère rester ici très longtemps. Ce ne serait pas prudent.

— Et vous croyez que je ne le sais pas ?

— Euh… Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire… Mais pour l’instant, vous n’avez rien dit sur ce que vous comptiez faire… Alors… Je préfère poser la question, Capitaine. Histoire de savoir un peu.

— Pour l’instant, ce qui importe, c’est la nourrice. Nous ne pourrons aller bien loin si nous n’avons pas de nourrice.

Nolan acquiesça.

— Ensuite, il va nous falloir trouver un moyen d’embarquer sur un bateau.

— Nous allons prendre la mer ? fit Nolan, l’air étonné.

— Nous devons rejoindre Landecoste au plus tôt et pour cela, il n’y a pas beaucoup de solutions. Soit nous faisons le tour du golfe, soit nous traversons le détroit. Et de loin, le plus rapide, c’est la traversée du détroit.

— Mais nous n’allons pas pouvoir embarquer sur un vaisseau de transport, fit Nolan puis en baissant, Nous serons trop facilement repérés.

Manuel ne put s’empêcher de sourire.

— Ne vous occupez pas de cela, Soldat. Ça, c’est mon affaire. Contentez-vous de suivre mes ordres et de veiller à ce qu’il n’arrive rien à l’enfant. Le reste est de ma responsabilité. Pour l’instant, nous allons revendre les chevaux et changer de vêtements. Et nous allons passer la nuit ici, aussi. C’est préférable. Nous aurons une nourrice à convaincre de nous accompagner sans faire d’histoire et cela, ce ne sera déjà pas une mince affaire.

Nolan ne répondit rien et fit seulement « oui » de la tête. L’assurance de son capitaine l’impressionnait un peu. Il n’était pas dupe. Il savait que son capitaine savait manier les mots pour masquer toute hésitation, tout doute sur la réussite de leur objectif mais, il fallait reconnaître que même sans cela, son capitaine ne laissait jamais sa volonté faillir. Alors, il avait confiance en lui.

(22)

— Où va-t-on ?

Lisa ne répondit pas tout de suite. Elle fit signe à Tommy de la suivre et elle s’engouffra dans le dédale de ruelles qui longeaient l’allée principale.

Le centre de la ville d’Odessa n’était pas très différent de ce que l’on pouvait trouver dans d’autres cités de même importance mais l’on y trouvait sûrement un peu plus de nationalités qu’ailleurs. Le caractère portuaire n’y était pas pour rien mais à ceci s’ajoutait le fait qu’Odessa était historiquement, une ville dont la population qui l’avait bâtie, n’était pas originaire de la région. Depuis, c’était un endroit où les voyageurs étaient plus nombreux qu’ailleurs. D’ailleurs, on pouvait difficilement faire la part entre les habitants et ces derniers. On entendait parler dans toutes les langues avec tous les accents possibles et inimaginables. Dès lors, il n’était pas étonnant qu’il arrivât souvent des altercations voire des bagarres. Comment croire qu’avec tant d’à peu près dans les échanges, tant de différences d’horizon, les gens puissent s’entendre facilement. C’était pour cela qu’Odessa était parfois appelée « Odessa la rude ». Et cela n’avait rien à voir avec le climat.

— Déjà… fit Lisa, La bonne question est « que cherchons-nous ? »… C’est ça, la bonne question.

Tommy prit une mine déconfite.

— Alors… Que cherchons-nous ?

Lisa secoua la tête et leva les yeux au ciel.

— Une nourrice, pardi. Vous comptez lui donner quoi à manger à la petite ?

Tommy ne répondit pas mais quelque part, il était un peu vexé de se faire malmener par cette jeune fille, certes, plutôt jolie et généreuse mais de toute évidence, fichue d’un caractère bien trempé. Mais sa préoccupation première n’était pas là, il en était plutôt à essayer de mémoriser le chemin que lui faisait emprunter Lisa. Ruelle après ruelle, Tommy eut l’impression qu’ils tournaient en rond mais à priori, ce n’était pas le cas. Lisa finit par s’arrêter à l’angle d’une sorte de résidence de deux ou trois étages dont le porche était orné d’une pancarte fixée de travers : « Les alizés ».

— Et vous en connaissez une ? demanda Tommy en reprenant son souffle.

— A votre avis ? répliqua Lisa d’un ton railleur.

Ils passèrent le porche et pénétrèrent dans une petite cour à l’abri du bruit de la rue. Il y avait une grand-mère affairée à tailler une espèce de buisson planté sur la motte de terre qui trônait en son milieu. Celle-ci était tellement absorbée par son travail qu’elle ne remarqua même pas les deux jeunes gens qui gravirent les escaliers pour monter jusqu’au second étage. Ils passèrent trois portes et Lisa finit par frapper à la dernière.

— Marie ?… Tu es là ? Marie ?

Tommy secoua la tête. Il n’y avait personne : ce n’était pas la peine d’insister. Mais Lisa lui fit les gros yeux.

— Marie !?

Ce ne fut qu’à partir de cet instant qu’on devina qu’il y avait quelqu’un à l’intérieur. Il y eut un peu de remue-ménage et ce que Tommy identifia comme quelques chuchotements puis, un bruit de verrou et la tête d’une jeune femme apparut dans l’encadrement de la porte.

— Lisa ?

La jeune femme semblait ne pas être tout à fait réveillée et de toute évidence, elle ne s’attendait pas du tout à cette visite.

— Qu’est-ce que… Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-elle, Et qui est donc le « charmant » qui t’accompagne ?

Lisa vit son sourire en coin se dessiner sur son visage et elle répondit assez brutalement.

— N’y pense même pas…

— Et ben…. Je plaisantais. Pas la peine de prendre ce ton-là… Qu’est-ce que tu veux ?

— Je vais te l’expliquer… Mais je préférerai le faire à l’intérieur… On peut ?

La jeune femme s’écarta et ouvrit la porte en grand.

— Ca va… Entrez… Mais que de mystère tu me fais, là…

Ils entrèrent dans la pièce et la jeune femme referma derrière.

(21)

— La demoiselle a un prénom ? demanda Lisa alors que le soldat marchait à sa hauteur.

La question sembla le surprendre un instant.

— Je ne sais pas. Sûrement.

— Il faudra bien lui en choisir un…

— Euh… Pour l’instant « Bébé », ce sera très bien.

Lisa sourit. L’air gauche du soldat l’amusait.

— Que comptez-vous faire avec ? Vous avez une idée de qui sont ses parents et où ils peuvent être ?

— Oui.

La réponse de l’homme était un peu trop brève. Lisa le regarda en fronçant les sourcils.

— Mais encore ?

— Mais encore quoi ?

— Bah, je ne sais pas… Je suis un peu perplexe et je trouve votre « oui » un peu trop affirmatif pour quelqu’un qui « a trouvé » cette enfant.

Tommy ne répondit pas tout de suite. Il avait parlé un peu trop vite sans réfléchir à la cohérence de ce qu’il pouvait être amené à dire. De ce fait, il se retrouvait en position défensive.

— Cela ne vous concerne pas, fit-il du ton le plus sec qu’il put.

— Vous avez raison, répliqua Lisa du tac au tac, mais cela dit, j’en conclus que vous me cachez quelque chose.

— Vous pouvez conclure ce que vous voulez. Cela ne changera rien à ma réponse.

Lisa était un peu déçue du comportement du soldat. Après tout, c’était lui qui lui avait demandé de l’aide et la moindre des choses aurait été qu’il fût honnête avec elle.

— Comme vous voulez… fit-elle en marquant ces dernières paroles d’une pointe d’exaspération évidente, Cela dit, ça ne change rien au fond. Elle ne va pas tarder à réclamer de quoi manger… Mais… Je ne sais pas si je vais vous y aider du coup.

Tommy s’attendait à cette réponse.

— Votre proposition d’aide était donc conditionnelle ? Vous êtes plutôt versatile comme personne.

— Et moi, je vous trouve un sacré toupet pour quelqu’un qui réclame qu’on l’aide…

Tommy la regarda. Il était un peu ennuyé d’avoir à lui répondre de cette manière-là mais il ne voyait pas comment procéder autrement.

— Je m’excuse… Mais je ne crois pas qu’il soit judicieux que je vous en dise plus. N’y voyez pas d’affront personnel mais c’est juste que je préférerai ne pas avoir à vous créer d’ennuis.

Lisa sourit.

— Vous savez quoi ?

— Non.

— En fait, en me disant cela, vous ne faites qu’aiguiser ma curiosité. Ce n’est pas très malin de votre part si vous pensiez que cela pouvait me contenter. Cette enfant est donc « importante » au point de pouvoir me créer des ennuis si vous m’en parlez ? Ce n’est pas courant… Qui sont ses parents alors ? Des gens importants ? C’est une enfant illégitime qu’il convient de cacher ?

— Je n’ai pas à vous répondre sur ce point.

— Allez… Faut m’en dire un peu plus maintenant… Ça restera entre nous… Promis… Il se passe jamais rien d’intéressant par ici, alors, pour une fois qu’il y a un peu d’animation, je voudrais bien être dans la confidence.

— Je ne crois pas que cela puisse vous rendre service et d’autre part, je ne vous connais pas et je ne sais pas si je peux vous faire confiance. Donc, je ne le ferai pas. N’insistez pas.

— Ce que vous pouvez être rabat-joie, sincèrement, fit Lisa, Vous êtes bien un soldat.

— Ça veut dire quoi, ça ? demanda Tommy, un peu piqué au vif par la dernière remarque.

— Ça veut dire, ce que ça veut dire… Vous avez très bien compris.

Lisa détourna la tête. Tandis qu’ils se chamaillaient, ils étaient arrivés aux abords du centre de la ville d’Odessa, là où il y avait tous les marchands et toutes les marchandises possibles et inimaginables et là où l’on pouvait trouver tout… Même de quoi s’occuper d’un nourrisson à priori « abandonné ».

— Allez, suivez-moi, On règlera cela plus tard. Pour l’instant, nous avons mieux à faire.

(23)

— Où va-t-on ?

Lisa ne répondit pas tout de suite. Elle fit signe à Tommy de la suivre et elle s’engouffra dans le dédale de ruelles qui longeaient l’allée principale.

Le centre de la ville d’Odessa n’était pas très différent de ce que l’on pouvait trouver dans d’autres cités de même importance mais l’on y trouvait sûrement un peu plus de nationalités qu’ailleurs. Le caractère portuaire n’y était pas pour rien mais à ceci s’ajoutait le fait qu’Odessa était historiquement, une ville dont la population qui l’avait bâtie, n’était pas originaire de la région. Depuis, c’était un endroit où les voyageurs étaient plus nombreux qu’ailleurs. D’ailleurs, on pouvait difficilement faire la part entre les habitants et ces derniers. On entendait parler dans toutes les langues avec tous les accents possibles et inimaginables. Dès lors, il n’était pas étonnant qu’il arrivât souvent des altercations voire des bagarres. Comment croire qu’avec tant d’à peu près dans les échanges, tant de différences d’horizon, les gens puissent s’entendre facilement. C’était pour cela qu’Odessa était parfois appelée « Odessa la rude ». Et cela n’avait rien à voir avec le climat.

— Déjà… fit Lisa, La bonne question est « que cherchons-nous ? »… C’est ça, la bonne question.

Tommy prit une mine déconfite.

— Alors… Que cherchons-nous ?

Lisa secoua la tête et leva les yeux au ciel.

— Une nourrice, pardi. Vous comptez lui donner quoi à manger à la petite ?

Tommy ne répondit pas mais quelque part, il était un peu vexé de se faire malmener par cette jeune fille, certes, plutôt jolie et généreuse mais de toute évidence, fichue d’un caractère bien trempé. Mais sa préoccupation première n’était pas là, il en était plutôt à essayer de mémoriser le chemin que lui faisait emprunter Lisa. Ruelle après ruelle, Tommy eut l’impression qu’ils tournaient en rond mais à priori, ce n’était pas le cas. Lisa finit par s’arrêter à l’angle d’une sorte de résidence de deux ou trois étages dont le porche était orné d’une pancarte fixée de travers : « Les alizés ».

— Et vous en connaissez une ? demanda Tommy en reprenant son souffle.

— A votre avis ? répliqua Lisa d’un ton railleur.

Ils passèrent le porche et pénétrèrent dans une petite cour à l’abri du bruit de la rue. Il y avait une grand-mère affairée à tailler une espèce de buisson planté sur la motte de terre qui trônait en son milieu. Celle-ci était tellement absorbée par son travail qu’elle ne remarqua même pas les deux jeunes gens qui gravirent les escaliers pour monter jusqu’au second étage. Ils passèrent trois portes et Lisa finit par frapper à la dernière.

— Marie ?… Tu es là ? Marie ?

Tommy secoua la tête. Il n’y avait personne : ce n’était pas la peine d’insister. Mais Lisa lui fit les gros yeux.

— Marie !?

Ce ne fut qu’à partir de cet instant qu’on devina qu’il y avait quelqu’un à l’intérieur. Il y eut un peu de remue-ménage et ce que Tommy identifia comme quelques chuchotements puis, un bruit de verrou et la tête d’une jeune femme apparut dans l’encadrement de la porte.

— Lisa ?

La jeune femme semblait ne pas être tout à fait réveillée et de toute évidence, elle ne s’attendait pas du tout à cette visite.

— Qu’est-ce que… Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda-t-elle, Et qui est donc le « charmant » qui t’accompagne ?

Lisa vit son sourire en coin se dessiner sur son visage et elle répondit assez brutalement.

— N’y pense même pas…

— Et ben…. Je plaisantais. Pas la peine de prendre ce ton-là… Qu’est-ce que tu veux ?

— Je vais te l’expliquer… Mais je préférerai le faire à l’intérieur… On peut ?

La jeune femme s’écarta et ouvrit la porte en grand.

— Ca va… Entrez… Mais que de mystère tu me fais, là…

Ils entrèrent dans la pièce et la jeune femme referma derrière.

(20)

« Je vais en ville, Grand-Père, tu veux que je te rapporte quelque chose ? » lança Lisa en s’arrêtant sur le pas de la porte.

« Ramène-moi des bonnes nouvelles… » fit le vieil homme assis derrière la table de la cuisine.

Lisa sourit. C’était la boutade habituelle de Grand-Père et ce n’était ni aujourd’hui, ni demain qu’il la renouvellerait. Elle savait aussi qu’il lui faudrait trouver un peu de tabac de contrebande car le tabac « officiel » était hors de prix ces derniers temps.

Elle fit signe « au revoir » et referma la porte. Lisa était une jeune fille assez jolie, brune, les cheveux courts, les yeux verts, à la silhouette plutôt garçonne. Elle avait eu tout juste vingt ans le mois dernier et n’était pas encore mariée, ce qui était une exception par rapport à toutes ses amies.

Mais comme elle vivait avec son Grand-Père depuis qu’elle était toute petite, puisque c’était lui qui l’avait recueillie à la mort de ses parents au moment de la Guerre des trois Piliers, cette particularité ne lui était pas reprochée. Pour Lisa, c’était même une source de soulagement car elle ne sentait pas du tout à fait à l’aise vis-à-vis des garçons. Du moins, ceux qu’elle pouvait rencontrer dans son entourage.

D’aucuns disaient même qu’elle n’était pas faite pour cela : affirmation que Lisa ne comprenait pas bien car elle ne savait pas dire si c’était dit de manière négative ou positive. Au final, elle ne se torturait pas non plus l’esprit pour répondre à cette question. Elle ne ressentait aucun besoin de se justifier : c’était ainsi et il ne fallait pas aller chercher plus loin.

Elle s’engagea sur la route en direction de la ville. Le soleil était là et il faisait déjà une belle température. La journée devait être placée sous de bons auspices.

Après avoir parcouru une centaine de mètres, elle remarqua un voyageur qui allait dans le sens opposé. C’était un soldat. Elle ne reconnaissait pas son uniforme mais c’était à coup sûr un militaire. Lorsqu’elle arriva à sa hauteur, elle fit mine de ne pas l’avoir vu. Cependant, à sa grande surprise, lui, l’interpella :

« Mademoiselle, Mademoiselle… »

Elle se tourna vers lui. Il paraissait inquiet.

« Oui ? »

Les traits du visage du soldat se détendirent.

« Je cherche un endroit où… »

Il ne termina pas sa phrase et lui désigna d’un signe de tête, la « chose » qu’il portait dans ses bras, attachée contre sa poitrine. Lisa ouvrit de grands yeux, un peu surprise.

« Il faudrait que je lui trouve quelque chose à manger… Enfin… A boire… Enfin… Vous voyez ? Vous pouvez m’aider ? »

Lisa aurait pu lui dire non. Mais la « chose » qu’il tenait dans ses bras était tellement « mignonne » qu’elle ne se voyait pas refuser.

« C’est la vôtre ? » demanda-t-elle.

Le soldat eut un instant de perplexité puis il sourit.

« Non… Je l’ai trouvée sur le chemin, au bord de la route. Là-bas… » fit-il en faisant un geste assez flou de la main.

Lisa ne put s’empêcher de froncer les sourcils mais elle finit par lui dire :

« Bon. Suivez-moi… Nous allons voir ce qu’on peut lui trouver. »

(19)

Il y avait peu d’ombre à cette heure de la journée et marcher sous le soleil était quelque chose d’épuisant. Il avait pris la route du Nord, celle qui contournait la cité et menait directement aux abords des usines. Quand ils avaient décidé de se séparer en trois groupes et qu’il avait été proposé que l’un d’entre eux se déplace à pieds en étant composé que d’une seule personne et d’un enfant, il s’était proposé immédiatement, presque sans réfléchir. Prévoir, anticiper n’avait jamais partie de ses atouts et il en avait toujours subi les conséquences. Mais, à mesure que les années passaient, Tommy s’était fait une raison.

Quand il était enfant, il n’avait jamais fait partie ni des bons élèves, ni des bons partis. Il avait été ce garçon anonyme dont on se souvient vaguement du visage car il nous a suivis pendant des années mais auquel on est incapables de donner un nom. Pour dire la vérité, Tommy n’avait jamais considéré cela comme une injustice ou un handicap et en toute honnêteté, il s’accommodait fort de ce statut. Son père était forgeron et sa mère ne travaillait pas. Il avait une sœur, de deux ans son aînée et c’était grâce à elle que le reste n’avait jamais eu beaucoup d’importance. Elle avait toujours occupée une place centrale voire exclusive dans le monde du « petit » Tommy. Elle était très différente de lui. Elle était vive et intelligente. Elle savait s’affirmer et elle était belle. Tommy trouvait même qu’elle était à des années-lumière du physique familiale. Elle ne ressemblait à personne. Même pas à une grand-tante ou arrière-grand-mère éloignée. Tout comme lui – ou peut-être à cause d’elle -, elle avait développé une passion pour les armes. La profession de leur père n’y était pas étrangère mais cet intérêt s’était manifesté particulièrement chez elle. Ce n’était pas quelque chose de forcément très bien vue mais elle, elle s’en fichait et balayait facilement d’un revers de manche tous ceux qui pouvaient à un moment ou à un autre, venir lui dire que ce n’était pas une passion de femme. De plus, elle maniait chaque type d’arme avec brio. C’était avec elle que Tommy avait pris les bases et la technique. C’était aussi elle qui l’avait encouragé à entrer dans la garde royale même si la sélection était rude. Quelque part, elle l’encourageait à réaliser un rêve qu’elle-même ne pouvait concrétiser. Les femmes n’étaient pas admises.

Pendant qu’il avançait sur la route qui commençait à devenir excessivement pentue, Tommy repensait à cela ; il ignorait pourquoi. Il gardait une main plaquée le plus délicatement possible sur le dos de l’enfant qu’il portait, emmitouflé et attaché contre sa poitrine. Il voulait sentir sa respiration pour être sûr que tout allait bien. Tommy était un peu effrayé à l’idée de se retrouver tout seul avec cette charge mais il essayait de se convaincre que cela n’était pas insurmontable. En même temps, les événements qui avaient précédé la nuit dernière et cette fuite improvisée, s’étaient déroulés dans un espace de temps si court, qu’il n’avait pas eu encore un moment pour prendre du recul.

Il commençait seulement à se rendre compte qu’il n’y avait rien d’immuable : même pas le gouvernement d’un royaume. Il avait du mal à accepter cette idée mais il fallait se mettre à l’évidence. Ce qu’il avait connu n’était plus et ne serait plus jamais. Il comprenait mal l’enchaînement des faits qui avaient conduit jusque-là, mais il était persuadé d’une chose : c’était injuste et ce n’était pas de bonne augure pour l’avenir.

***

Au bout d’une heure, il arriva en vue des usines. Il lui fallait se rapprocher des habitations disséminées çà et là à leurs côtés. L’enfant était en train de se réveiller et il n’allait pas tarder à lui réclamer de quoi « manger ». Et rien que cela, c’était déjà un premier défi à relever.

(18)

“Où allons-nous maintenant, Capitaine ?” demanda Nolan.

Manuel regarda la voiture s’éloigner et ne répondit pas tout de suite. Il n’avait jamais laissé la protection d’Aliénor à d’autres. Ce n’était pas un problème de confiance car il n’avait pas de doutes sur les capacités de ses soldats. Seulement, là, à cet instant précis et dans ces circonstances, il aurait voulu ne jamais avoir à choisir.

“Capitaine ?”

Manuel redressa la tête.

“Nous allons suivre cette route.”

Manuel serra le nœud du drap qui tenait l’enfant contre lui. Ce dernier semblait paisible. Manuel savait que cela n’allait pas durer. Il n’avait ni de fils, ni fille mais il avait suffisamment de frères et de sœurs plus jeunes que lui, pour connaître certains détails utiles sur les nourrissons.

“Allons-y et hâtons-nous de gagner une auberge sur le port. Nous tâcherons de nous faire discrets et surtout, nous tâcherons de garder ceci secret…“ dit-il en désignant l’enfant du menton.

“Deux soldats avec un nourrisson, ça ne pourra que attirer l’attention et nous n’aurons surtout pas besoin de cela.”

A ces mots, son cheval s’élança sur le chemin et Nolan commanda au sien de le suivre.

***

Ils chevauchèrent moins d’un quart d’heure avant d’arriver à proximité du port mais malgré ce qu’ils avaient espéré, ils trouvèrent un autre barrage filtrant l’entrée. Manuel s’entoura de sa cape et dissimula du mieux qu’il put l’enfant. Il fit signe à Nolan de se mettre à ses côtés de sorte à ce que le garde posté ne voit principalement que lui.

L’homme s’avança vers eux et leur fit signe de stopper : ce qu’ils firent sans rechigner.

“Vos papiers, Messieurs…”

Nolan jeta un oeil vers Manuel pour savoir ce qu’il devait faire. Son capitaine hocha la tête et il tendit alors ses papiers. L’homme les prit et commença à les lire. Son visage changea d’expression et il recula.

“Des soldats de la garde royale ?…” balbultia-t-il en rapprochant sa main du pommeau de son épée.

“En désertion… Soldat. En désertion.” fit Manuel d’un ton sec.

L’homme ne se détendit pas mais il jeta un regard interrogateur.

“Des déserteurs ? Je croyais que…”

“Vous croyez que ce n’est pas possible ? C’est cela ? La propagande royale est-elle aussi convaincante que cela ? Faire croire qu’un corps d’armée ne souffre pas des mêmes maux que les autres ?”

Le ton de Manuel était brutal et il ne laissait que peu de place à ce qui aurait pu être un doute raisonnable.

“Comment croyez-vous que nous en sommes là ?… “ poursuivit-il en regardant l’épaule du soldat. “Caporal ?”

L’homme sembla hésiter mais devant la dureté du regard de Manuel, il finit acquiescer un peu bêtement.

“Je ne sais pas, Capitaine.”

“Et bien, je ne vais pas vous l’apprendre aujourd’hui, il y a d’autres urgences à traiter.”

Du menton, Manuel montra la bosse que provoquait l’enfant sous sa cape. Et il insista.

“Vous ne croyez pas, Caporal ?”

Nolan suivit la scène en silence. Le soldat semblait complètement vaciller sous les mots du Capitaine. C’était presqu’irréel et c’était surtout inespéré. Le soldat hocha la tête.

“Nous avons donc fini cette discussion ? Caporal ?”

“Oui, Capitaine.” fit l’autre presque de manière automatique.

A ces mots, Manuel donna un coup de bride à son cheval.

“Allons-y alors.”

Nolan reprit ses papiers et lui emboîta le pas, encore un peu hébété par la scène, mais ils avaient passé le barrage : c’était là l’essentiel.

(17)

Aux portes de la ville, la rumeur urbaine se faisait plus précise. Aliénor sentit une certaine frayeur s’emparer d’elle. Ce n’était pas une peur vis-à-vis de son sort à elle. C’était plus diffus. Les bruits des pas, ceux des sabots des chevaux, les conversations des gens s’emmêlaient dans sa tête et cela venait s’ajouter à l’inquiétude pour les enfants additionnée au manque de sommeil.

« Vous ! Arrêtez-vous ! »

C’était un des soldats qui surveillaient l’entrée des voyageurs.

« Qui transportez-vous dans cette voiture ? »

« Juste ma cousine que nous avons croisée en chemin. » lança Guérald en mettant son cheval en travers de la route du soldat.

Ce dernier recula un peu devant la stature du destrier mais il insista. Il ouvrit la portière d’un geste brusque. Aliénor cligna des yeux à cause de la lumière. Elle mit sa main devant son visage pour couper les rayons du soleil qui s’engouffraient dans la cabine et l’aveuglait.

Le soldat l’observa, penchant la tête pour essayer de mieux distinguer son visage.

« Comment t’appelles-tu ? »

Aliénor ne s’attendait pas à cette question mais même si elle resta quelques secondes sans voix, elle finit par répondre.

« Annabelle. »

« Annabelle… Et que viens-tu faire à Odessa ? Annabelle… ? »

Guérald entendit la question et s’empressa de répondre :

« Je la dépose chez son oncle, mon père. Il faut qu’elle travaille pour gagner son pain désormais. »

Le soldat se retourna vers lui.

« Ce n’est pas à toi que j’ai posé la question. »

« Ça, je le sais bien. Mais vous lui faites peur. Pourquoi l’interrogez-vous de manière si brutale ? Y a-t-il une raison particulière pour que vous soyez aussi agressif ? Que se passe-t-il ? Vous paraissez bien nerveux… »

Le soldat sembla un instant furieux d’être interpellé ainsi mais il finit par laisser échapper un sourire de complaisance.

« Tu es bien ignorant des affaires du monde, cavalier… Mais de toute manière, tu n’as pas à le savoir. »

Il referma la portière et d’une main, il fit signe au cocher d’avancer.

Aliénor jeta en arrière sur la banquette, soulagée. Même si elle comprenait que cet épisode n’était rien rapport à ce qu’elle devrait traverser dans les jours à venir, elle se demanda si elle allait avoir assez de courage pour traverser ces épreuves. Elle n’aimait pas l’idée de se cacher, ni de mentir, alors, comment accepter celle d’être recalée au statut d’une clandestine ?

Elle secoua la tête et se releva pour ne pas se laisser aller dans ces pensées. Ce n’était pas le moment. Elle avait depuis cette nuit deux raisons nouvelles d’accepter son sort et l’endurer.

***

Au bout d’une demi-heure, la voiture ralentit pour finalement s’arrêter complètement dans une petite ruelle. Aliénor n’avait aucune idée du lieu où ils étaient. La portière s’ouvrit et Guérald passa la tête à l’intérieur.

« Venez, descendez. A partir de là, nous continuerons à pieds. La voiture est trop repérable et dans quelques heures, ils auront son signalement. Il vaut donc mieux l’abandonner. Prenez ce sac et mettez-y les affaires que vous jugez essentielles. Juste le strict nécessaire et évitez de conserver des choses qui pourraient vous trahir, Madame. »

Aliénor hocha la tête. Elle ne voyait rien à redire. Elle prit le sac.

« Je serai prête dans deux minutes. Mais il faudra que vous trouviez des chaussures… Je ne pourrais pas aller très loin avec des jupons en guise de semelles. »